The Night Of : vérité ou réalité ?

Lorsque deux bons scénaristes américains décident d’adapter la très anglaise Criminal Justice, le résultat est à la hauteur du challenge. Richard Price (La Couleur de l’argent, Mélodie pour un meurtre) et Steven Zaillian (La Liste de Schindler, Mission Impossible) nous invitent à une analyse grinçante du système judiciaire américain. À la fois thriller policier et série politique, The Night Of est la nouvelle perle proposée par HBO et OCS City.

Vous pensiez encore que vérité et justice allaient de pair ? La saison 1 de cette mini-série laisse peu de place à vos envies d’idéalisme. Au fil de ces huit épisodes (de 60 minutes chacun), le spectateur devient le témoin privilégié de toutes les étapes de la machine judiciaire américaine, depuis le meurtre sanglant d’une jeune femme jusqu’au procès de son principal suspect. Ellipse oblige, l’identité du coupable n’est pas révélée. Une invitation à suivre l’enquête de près.

L’histoire débute par une soirée (“The Night Of”). Nasir Khan (Riz Ahmed), un jeune New-Yorkais d’origine pakistanaise, décide d’emprunter le taxi de son père pour se rendre à une fête. Perdu, il change  finalement ses plans et décide de tenir compagnie à une jolie demoiselle en détresse. Passées quelques déambulations nocturnes, le tout arrosé de drogues, d’alcool et de jeux dangereux, les festivités se terminent dans la chambre de la jeune femme. Lorsque Nasir se réveille, il retrouve sa belle poignardée à mort sur son lit. Dans la panique, il part avec l’arme du crime. Il est le coupable idéal.

New York, jungle urbaine

Dès les premières images du générique, le ton est donné. Angoissante, New York y est dépeinte comme une ville sous tension où racisme ordinaire et frictions communautaires se déclinent à longueur de blocks. Nasir, dit « Naz », vient du Queens mais se fait arrêter dans les beaux quartiers de Manhattan. Les ambiances diffèrent mais les clichés persistent : les Arabes ne sont pas très appréciés dans la jungle de Big Apple. « Il n’est pas Arabe », objecte le procureur à l’un des témoins. Pakistanais, Arabe : du pareil au même jusque dans les grands médias du JT. Exit donc le fantasme d’une New York brillante de mille feux. L’image de The Night Of est obscure, comme le quotidien que décrit son récit. Le crime non plus ne dort jamais. Et lorsqu’il frappe, mieux vaut avoir les moyens de s’en défendre.

Justice for all ? 

Si le système judicaire est le reflet de la société qu’elle représente, celui de The Night Of la dévoile divisée, hiérarchisée et à plusieurs vitesses. Alors que le héros, vierge de tout crime et apparemment sans histoire, clame son innocence, sa parole reste inaudible. Tout l’accable. Mis à part ses parents, interprétés avec justesse par les acteurs Peyman Moaadi et Poorna Jagannathan, personne ne veut croire en son ingénuité, sa couleur de peau et sa religion n’aidant évidemment pas. Même son avocat, John Stone (génial John Turturro), lui suggère de plaider coupable pour échapper à la prison à vie. La vérité ? Aucune importance. Au tribunal, seules comptent les preuves et les réalités sociales. La série en expose plusieurs, comme celle de l’inégale représentation des citoyens au regard de leur richesse. Un état des lieux qui fait notamment écho aux procès de Steven Avery et d’O.J Simpson, tous deux médiatisés à l’extrême et récemment immortalisés par le petit écran dans Making A Murderer (2015) et American Crime Story (2016). Dans The Night Of, Nasir ne tombe pas si mal : show must go on. Mais John Stone, sa bonne étoile, est lui aussi victime de son univers social. Parce qu’il est atteint d’une maladie qui l’oblige à se balader en sandales et à se gratter constamment les pieds, il peine à plaider en grande(s) pompe(s). Paria, il se contente d’offrir ses services aux prostitués et dealers à la petite semaine en bon frère caché de Saul Goodman (héros de la série Better Call Saul, de Vince Gilligan et Peter Gould). The Night Of exhibe les rouages peu glorieux de la justice : ses détectives désabusés, ses procureurs apathiques, ses avocats intéressés. Une belle équipe d’héroïques losers dans la veine des personnages coenniens, avec John Turturro en leader incontestable.

Liberté, sécurité, animalité  

Derrière ce triste ballet s’en joue un autre, plus tragique encore. En attendant son procès, Naz n’est pas autorisé à rentrer chez lui. Il passe donc par la case Rickers Island, deuxième plus grande prison des États-Unis. Comme beaucoup d’autres avant elle (Oz, Prison Break, Rectify, Orange is the New Black), la série pointe ainsi son curseur sur le monde carcéral. Et, sans surprise, le diagnostic n’est pas fameux. Si le danger se terre au coin des rues de la ville, il est démultiplié dans les couloirs de la prison. Mais outre la violence évidente du lieu, The Night Of s’applique à montrer la mutation nécessaire de ses pensionnaires. Terrifié à son arrivée, le héros tisse vite des liens avec le chef du gang le plus redouté de son bloc. Adaptation et protection obligent, il passe de petit garçon apeuré à criminel menaçant. Une transformation maîtrisée tant par l’intensité du jeu d’acteur de Riz Ahmed que par les mouvements de caméra de Steven Zaillian, qui confèrent au personnage une toute nouvelle intensité. Le message est clair : la prison n’est pas le lieu de la rédemption. Elle est davantage celui où les vices prennent racine. À moins qu’ils n’y soient seulement déterrés.

Bien qu’autonome en elle-même, la saison 1 de The Night Of pourrait bien faire des petits. Les producteurs pensent déjà à une suite. Après tout, Criminal Justice compte bien deux saisons. Quant au sujet, il se marie tristement bien à l’actualité. Est-ce un hasard si, à quelques mois des élections présidentielles, les séries US se replongent dans les archives judiciaires pour mieux fustiger les liaisons dangereuses entre l’entertainement et le système politico-médiatique américain ?

The Night Of, de Richard Price et Steven Zaillian, avec John Turturro, Riz Ahmed, Peymann Moaadi, Poorna Jagannathan, Sophia Black D’Elia, Syam M. Lafi, Jeff Wincott, Amara Karan, Reginald L. Barnes, etc…

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