Après les avoir longtemps fait ronronner dans les magnétoscopes, la génération Y associe les films d’animation des studios Disney au temps béni de l’enfance. Adultes pétris par la culture du conte de fées labellisée par Mickey, les 18-35 ans héritent d’une imagerie dans laquelle ils se retrouvent une fois sur deux. Histoires du soir favorites, les Disney sont volontiers perçus comme des contes enclins à encourager les rêves et stimuler les imaginaires de la jeune génération. Mais au-delà du récit fantastique et d’un riche répertoire musical (revisité dans les moments de nostalgie), un film Disney est une courroie (bien huilée) de transmission de symboles et de représentations sociales. Comme n’importe quel film, il met en scène un registre de valeurs. Sans parler de cette série de messages subliminaux sulfureux visant soit-disant à corrompre l’innocence des plus jeunes, Disney ne donne pas que dans le divertissement. Premières muses du géant de l’animation, les contes et les fables ont pour réputation de vouloir préparer les enfants aux vicissitudes de l’âge adulte. Disney s’y est employé (et continue de le faire) à travers un univers magique référencé.
Le meilleur des mondes possibles
De Charles Perrault (Cendrillon) à Lewis Caroll (Alice aux merveilles des merveilles) en passant par les frères Grimm (Blanche Neige et les sept nains), l’univers Disney est une vitrine d’illustres conteurs. Mais une fois les droits rachetés, les studios ont vite fait d’édulcorer les versions originales, souvent bien plus effrayantes que leurs descendantes animées. Sous la plume de Felix Salten, la mort de la mère de Bambi – ô combien traumatisante – était plus barbare. La sauce Disney se veut allégée : les gentils combattent les méchants et remportent la victoire sans faillir. Marque de fabrique rodée, le triomphe du Bien sur le Mal trouve encore un écho retentissant dans la société qui voit grandir la génération Y. Si les sirènes de la chrétienté trouvent moins de résonance, la lutte contre les forces obscures continue d’être symbole d’espoir. Disney rassure les enfants de l’internet par sa constance et ses promesses de fins heureuses. Face à une société où l’éphémère domine, les films Disney prennent la forme d’un repère chaleureux où il fait bon se lover. Puis un jour, le pot aux-roses est découvert : la vie n’est pas un conte de fée. L’amour ne se trouve pas au détour d’un donjon, les citrouilles ne se changent pas en carrosses et il ne suffit pas de pousser la chansonnette pour aller au devant de tous les obstacles. Des conclusions qu’a illustré avec humour le film de Kevin Lima, Il était une fois (2007). Produit et distribué par Walt Disney Pictures, ce remake parodique en démonte un à un les standards en jouant sur la rencontre du monde imaginaire et du monde réel.

Once upon our times…
Si Disney ne lésine pas sur l’enchantement, le drame n’est pas totalement laissé de côté. Dans leurs adaptations, les studios ont conservé des critères inhérents aux tragédies desquelles ils se sont inspirés. Dans Le Roi Lion (1994), on retrouve la griffe de Shakespeare et de son Hamlet. Trahison, meurtre et vengeance sont au rendez-vous pour le plus grand malheur de millions de têtes blondes que la chute de Mufasa n’a pas finis de hanter. Un monde pas si parfait si l’on en juge par les courantes malversations qui prennent racines dans le terreau familial. Dans Cendrillon (1950), ses soeurs et sa belle-mère la contraignent à une vie de servante tandis que Blanche-Neige (1937) est aussi victime de sa cruelle marâtre. Ces figures de super-méchants sont des archétypes de nos travers les moins flatteurs parmi lesquels la jalousie, le mensonge, la lâcheté ou le mépris. Si les films Disney occupent une place particulière dans le socle de référence de la génération Y, c’est que celle-ci a su en tirer des leçons pertinentes. Lorsque le rêve bleu d’Aladdin (1992) est obscurci par son statut de gredin, le sentiment d’injustice de l’enfant laisse place, à l’âge adulte, au constat d’une pauvre mixité sociale. Disney dresse la liste (non exhaustive) des futures contrariétés humaines et nous indique le droit chemin, comme le font Jiminy Criquet dans Pinocchio ou la marraine dans Cendrillon, des bonnes consciences aux conseils avisés. Parallèlement aux avertissements moralisateurs, Disney regorge de prédications positives auxquelles la jeunesse contemporaine se réfère (ou pas) sans y penser : l’importance de bien savoir s’entourer (Pinocchio 1940), de ne pas se fier aux apparences (Dumbo, 1941, La Belle et la Bête, 1991), de se contenter de peu (Le livre de la jungle, 1994), etc. A y regarder de plus près, le manichéisme de Disney n’est pas si évident. Mais siles films d’animation n’ont cessé de complexifier leurs personnages pour être le reflet – fantastique – de la société, le miroir a ses limites.
Un jour, mon prince viendra
Ce qui vend davantage que le sexe, c’est l’amour. A grand renfort de coups de foudre et de mariages princiers, la marque a fait du couple son acteur fétiche. L’idée de « grand Amour » a pesé sur la vision sentimentale d’une génération qui s’en est inspirée pour mieux s’en écarter. Si leur idéal romantique remporte peu de suffrages, les studios Disney ont largement contribué à la transmission de stéréotypes, tant féminins que masculins. Physiques d’abord : les héroïnes sont affublées de la panoplie taille de guêpe, yeux de biches et crinière de lionne tandis que les héros présentent des corps sculptés et des gueules de minets. Même Tarzan (1999), élevé parmi les gorilles, semble tout droit sorti d’un magazine de mode. Les standards de beauté Disney collent rarement à la réalité, d’autant plus si l’on considère que ses personnages sont supposés être des adolescents. Mais où est donc passée la puberté ? Synonyme de physique ingrat, elle n’a pas sa place dans le rêve promu par Disney. Ajoutées à la supercherie des corps, les conditions des personnages détonnent avec celles que revendiquent la génération Y. Les femmes, même au coeur de l’action, sont rarement celles qui la provoque. Mis à part les récents succès qui mettent des princesses combatives et indépendantes (Rebelle en 2012, La Reine des Neiges en 2013), l’exploit reste l’apanage des hommes. A défaut d’être de puissantes sorcières (Ursula, Cruella d’enfer, Maléfique), les princesses Disney subissent le joug paternel (le Roi Triton pour Ariel, le Sultan pour Jasmine) et sont promises en mariage (Pocahontas ou Mulan). Leur émancipation ressemble à un parcours du combattant récompensé par la rencontre du prince charmant. En profond décalage par rapport à ses propres aspirations, l’identification de la génération Y à Disney se situe ailleurs.
Génération Peter Pan
La génération Y est connue pour vouloir jouer selon ses propres règles, faire ce qu’il lui plaît et continuer de rêver en grand, même à l’âge adulte. Contents de ce letmotiv, celle pour qui l’on a inventé le joli terme d’adulescence continue de se réfugier dans l’univers Disney, cocon douillet de leur enfance révolue. Ses aînés l’accusent d’être frappée du syndrome de Peter Pan, cet enfant en collants verts qui refuse de grandir et porté maintes fois à l’écran (un Pan est encore prévu en 2015 avec Hugh Jackman). Tantôt feignante, tantôt sacrifiée, elle aime s’évader, comme les enfants perdus, dans un monde imaginaire. Et justement, lorsqu’elle oublie de rêver sa vie en couleurs, elle en retrouve dans la parade des éléphants roses de Dumbo ou dans les volutes de fumée de la chenille bleue d’Alice au pays des merveilles (1951). Des scènes psychédéliques qui prennent soudain une autre allure sous le regard aguerri d’adultes bercés par l’idéal soixante-huitard. C’est parce qu’ils intègrent plusieurs niveaux de lecture que les films Disney peuvent être inlassablement redécouverts.
Une liberté d’interprétation qui s’ajoute aux ingrédients de leur géniale recette et explique la relation pérenne de Disney avec son public d’hier. Dans Vice-Versa encore, dernière pépite de Pixar, l’objectif est clair : s’adresser à tous les enfants, qu’ils soient petits ou grands. Même si elle n’y croit plus, la génération Y continue de se nourrir des contes et de leurs happy-ends, espérant secrètement avoir aussi le droit au « ils vécurent heureux », même sans la ribambelle d’enfants.
