Après Leçons d’harmonie (2013), Emir Baigazin continue de puiser son inspiration dans les turpitudes du passage à l’âge adulte. Une transition que le réalisateur kazakh appréhende avec autant de violence que de sacralité. Nouvelle fresque, L’Ange blessé se partage en quatre destinées unifiées par le même désir d’indépendance dans un pays meurtri qui, lui, peine encore à le devenir complètement.
L’Ange blessé est d’abord le plus célèbre tableau du peintre finlandais Hugo Simberg. Sur la toile, un ange aux yeux bandés, au dos courbé et aux ailes brisées est porté par deux jeunes garçons qui ont l’air d’avoir perdu leurs auréoles depuis longtemps. Une destinée qui pèse également sur Jaras, Poussin, Crapaud et Aslan, les quatre jeunes héros du film. Confrontés chacun à un dilemme sur le chemin sinueux menant à leurs vies d’hommes, ils n’ont d’autre choix pour avancer que de renoncer à leur innocence.
Comme son homonyme pictural, le film se veut lui aussi hautement symbolique. Le récit de L’Ange blessé n’impose rien mais suggère tout à la perfection. Il propose au spectateur une expérience singulière en montant ses images comme une succession de tableaux allégoriques et poétiques. Conjointement à la photographie de Yves Cape (L’Humanité, La Religieuse, Holy Motors), la mise en scène de L’Ange Blessé trace les lignes directrices de son propos. Longs et statiques, tous les plans sont soumis à un sens aiguisé du détail et du contraste qui les magnifie jusqu’à mériter leur encadrement. À travers leur lumière, leur recherche de la perspective et de la symétrie, ils expriment la prédominance donnée à l’image. Très épuré, le son, lui, est avare de dialogues. Et lorsque le silence est rompu, c’est pour mieux s’habiller d’un Ave Maria porté par la voix angélique d’un des quatre personnages.

Mais n’allez pas croire que L’Ange blessé se contente d’être une œuvre esthétique et muette. Aussi peu mouvementée et silencieuse soit-elle, cette galerie de portraits est très riche sur le fond. Grâce à elle, le réalisateur aborde plusieurs thèmes qu’il décline sous forme de fables, à la fois sociales et philosophiques. Parmi eux, la brutalité de l’adolescence, la frontière fragile entre le Bien et le Mal, entre tradition et conviction, accompagnent, sans les juger, les quatre trajectoires. Au fil des séquences, les corps muent en même temps que les valeurs qu’ils portent en eux. Et pour corréler l’évolution de ses quatre anges déchus, Emir Baigazin leur fait partager certains décors et éléments de mise en scène. Ainsi, tous se cachent au moins une fois derrière les murs de la même maison en ruine, tous examinent leur reflet dans le miroir et tous sont confrontés aux caprices de l’électricité dans un pays en reconstruction. Le contexte historique de L’Ange blessé est présent mais subtil. Si le réalisateur veut ancrer son récit dans la réalité, il souhaite surtout appuyer sur son universalité. Comme en peinture, tout est question d’interprétation. Enchanteur et désenchanté, L’Ange blessé nous laisse le temps de la contemplation, de l’expiation et de la maturité. Pour ceux qui trouveront le voyage assommant, deux hypothèses : soit le style lent et académique du film n’est pas à leur goût, soit leur part d’ombre ne s’est pas encore manifestée. La première est sans doute plus crédible…
Réalisé par Emir Baigazin. Avec Nurlybek Saktaganov, Madiyar Aripbay, Madiyar Nazarov, Omar Adilov, Anzara Barlykova… Kazakhstan. 1h52. Distributeur : Capricci Films. Prix : Panorama Berlin 2015. Sortie le 11 mai 2016.
