Dissertations bruxelloises d’une Parisienne pur jus
– « Hé les gars, je déménage à Bruxelles ! »
– « Génial, t’as trouvé un stage à la Commission ? »
Chers amis Parisiens, croyez le ou non, mais Bruxelles a bien davantage à offrir que ses institutions européennes, ses cornets de frites et sa longue (très longue) carte de bières. A Bruxelles, la vie est paisible, ses habitants y sont heureux et vous le rendent bien. Ici, les regards en biais font places aux sourires francs et la décontraction ne se limite pas à une tenue casual pour partir en soirée. Point de hasard si des milliers de Français décident de venir y étudier, y travailler ou juste y prendre du bon temps. Que se cache donc derrière le mystère du charme bruxellois? Fraîchement débarquée à Bruxelles, je n’ai eu de cesse de tout comparer à Paris. Et vas-y que Saint-Gilles me fait penser au 19ème, que les galeries des Marolles me rappellent celles du Marais ou que Sainte-Catherine serait la petite sœur de Notre Dame. Une fois mon deuil terminé, j’ai pu constater que l’effervescence bruxelloise n’avait (presque) rien à envier à la Ville Lumière.

Il faut que tu respires
Tandis que les parisiens s’entassent fièrement dans des boîtes à chaussures qu’ils mettent des mois à dénicher, les Bruxellois ont une toute autre vision du confort. Outre les loyers que l’on sait plus attractifs, le nombre de Bruxellois au mètre carré n’y est pas pour rien. Qui dit moins de monde dit plus de place pour tout le monde. Au diable donc les bousculades intempestives entre deux rames de métro, les tambourinages de portes entre voisins pour cause de décibels, les kilomètres de files d’attente, et j’en passe… Pendant que le Parisien se vante (à raison) de son balcon assez large pour accueillir un tabouret, le Bruxellois envisage de troquer sa grande
terrasse pour un petit jardin. Une différence qui laisse les Parisiens pantois lorsqu’ils débarquent dans la capitale européenne. Habituée à accorder mes mouvements éthyliques en fonction de l’angle de la fenêtre et de la table basse, ma première soirée appart’ à Bruxelles m’a fait l’effet d’une penthouse party. Mais l’étonnement ne s’arrête pas à la taille des logements. De l’espace, il y en a aussi à l’extérieur : dans les rues, les (nombreux) parcs, les restaurants, les musées, les cinémas, les bars, les night-clubs. Bruxelles respire à poumons déployés. Et si d’aventure l’air devait être partagé quelques minutes pour cause de tramway surchargé, la patience règne
en maître, sourire aux lèvres. Détendus, les Bruxellois le sont aussi parce qu’ils ont le luxe de la spontanéité. A Paris, les mots « complet » et « réservé » font partie du vocabulaire courant. Pour profiter des trésors que recèle la ville, mieux vaut prévoir, programmer, anticiper. Vous n’êtes jamais le seul sur le coup, jamais ! A Bruxelles, le plan de dernière minute est autorisé et se pratique en toute légalité.
Longue vie aux piétons
Le pas bruxellois n’est pas pressé. Mis à part le quartier Schuman où les costumes cravates défilent à grandes enjambées, les Belges prennent du plaisir à s’attarder. Comme pour l’espace, leur notion du temps est singulière. Si les aiguilles de l’horloge parisienne ont tendance à faire la course, celles de Bruxelles vont à leur rythme. L’oisiveté n’est pas réservée aux seuls touristes et étudiants. Les Bruxellois s’approprient leur ville, prennent le temps de la contempler et d’y déambuler à loisir quand les Parisiens se frôlent, se dévisagent et courent d’un point A à un point B sans demander leur reste. La place publique de la ville-musée, elle appartient aux somptueux monuments qui la parent. Moins grandiloquente, Bruxelles, elle, bat son pavé et fait vivre ses rues. Les pelouses ne sont pas là pour être contournées et/ou observées depuis un banc. D’ailleurs, les parcs sont aussi ouverts la nuit. La vie nocturne bruxelloise a elle aussi ses avantages. Par exemple, rentrer chez soi à pied ou à Villo à l’heure où l’alcool coule à flots ne s’apparente pas à une mission périlleuse. Sans rire, le Paris post-denier métro n’est pas toujours une promenade de
santé, encore moins lorsque vous portez des jupes. Certes, toute ville a son lot de lieux de perdition et de rencontres malencontreuses mais contrairement à Paris, Bruxelles bichonne ses piétons. Les automobilistes fulminent mais la ville y gagne en bonté d’âme.
Cosmopolis
La chaleur qui émane de Bruxelles est humaine avant tout. Pas de grande polémique sur ce point, la météo belge n’est pas cinq étoiles. Mais en toute honnêteté, celle de Paris non plus. Quoi qu’il en soit, Bruxelles est une invitation au partage et à la socialisation. Polyglotte et métissée, elle exhibe un tissu urbain pour le moins multicolore. Evidemment, les Européens et surtout les Français (big up) y élisent massivement domicile. Il n’en demeure pas moins que Bruxelles est le point de rendez-vous d’une très large partie du globe. Rien que ça. Quoi qu’ont pu en dire certains détracteurs après les tragiques événements de mars dernier, le « vivre ensemble », thème récurrent des 19 communes bruxelloises, ne se porte pas si mal. En comparaison, la version parisienne (pourtant moins exotique) apparaît plus tendue. Le Paris convivial et populaire se meurt à petit feu tandis que Bruxelles préserve sa diversité. Non sans heurts, les cultures se mêlent et s’affichent pêlemêle aux balcons, aux échoppes et aux enseignes. A Paris, la fameuse gentrification a déjà fait le gros du boulot, reléguant le cosmopolitisme vers la périphérie et au delà. Petite taille et grand cœur, Bruxelles mise gros sur l’interaction et la solidarité. Des valeurs martelées partout, y compris sur le plan culturel. Son Agenda n’a beau pas être aussi épais que le célèbre Officiel des Spectacles, la scène bruxelloise rayonne par son éclectisme et son côté underground.
Paris, ma Belle endormie
On ne va pas se mentir, Paris est magnifique, majestueuse. Malheureusement, Sa Majesté se prélasse sur son trône et se plaît à regarder de haut d’un air dédaigneux. Avec ses belles façades, ses grandes avenues, ses tables gastronomiques et ses mille et une choses à faire par jour, Paris se regarde trop le nombril. Pas folle, la ville préserve son capital touristique mais laisse trop peu de place à l’excentricité. Un si gros potentiel gâché sur l’autel du prestige, c’est bien dommage. Le Parisien est fier de sa ville, mais comment ne le serait-il pas ? On lui répète depuis marmot qu’il a la chance d’habiter la plus belle ville du monde. Et cependant, nombreux sont ceux qui finissent par la bouder voire la quitter. Paris a beau se réinventer sans cesse et offrir beaucoup, elle n’arrive plus à étonner grand-monde. Non loin de là, une tripotée de capitales européennes sont en pleine ébullition et Bruxelles fait partie de celles qui ouvrent la marche. Pourtant, son égo prend aussi peu de place que son célèbre Manneken-Pis et l’art de la dérision s’y pratique comme une arme de construction massive. Pour rejoindre ses rangs, Paris devrait accepter de se décoincer un peu, de sortir de son doux coma et de laisser sa folie s’exprimer. Promis Paris, si tu te réveilles, je rentre ! En attendant, je continuerai à t’aimer depuis la région de Bruxelles-Capitale.
