On ne présente plus Asghar Farhadi. Primé à Berlin et aux Oscars pour Une Séparation en 2011 puis encensé pour Le Passé en 2013, le réalisateur iranien est reconnu comme l’habile messager d’une société fracturée et pleine d’ambiguïtés. Toujours par le prisme du couple, Le Client révèle, sans trop dévoiler, l’hypocrisie des mœurs d’un Iran tiraillé entre sa soif de liberté et ses traditions conservatrices.
À Téhéran, Emad et Ranah forment le duo de cette nouvelle chronique sociale. Contraints de déménager en hâte lorsque leur immeuble menace de s’effondrer, ils sont relogés grâce à l’aide d’un membre de leur troupe de théâtre. Mais l’appartement s’avère vite inhospitalier après qu’un client de l’ancienne locataire (prostituée qui ne dit jamais son nom) a agressé Ranah sous sa douche. Impuissant à la souffrance et au silence de sa femme, Emad n’a de cesse de mener sa propre enquête pour retrouver le coupable.
Mélange subtil entre thriller et drame social, Le Client tient d’abord en haleine par sa capacité à mettre en scène l’honneur et la pudeur. Asghar Farhadi est un conteur hors pair et Le Client ne fait pas exception à la règle. Si certains trouveront le film plus faible que ses précédents succès, c’est qu’ils sont habitués à son univers en demi-teintes, à la façon dont il sonde l’âme de ses personnages. Mais si son style est désormais identifiable, c’est qu’il est emprunt d’une singularité rare. Car les films d’Asghar Farhadi ont cette particularité de toucher à la fois au registre de l’intime et à celui de l’universel, le tout bercé par une histoire iranienne aussi riche que brinquebalante. Une chose est sûre : le scénario du Client, lui, tient la route, comme en atteste le prix qu’il a reçu à Cannes cette année.

Comme à chaque récompense, le réalisateur a dédié son prix à son peuple. Cinéaste engagé, Asghar Farhadi met un point d’honneur à rendre son message audible dans son pays. Difficile pourtant de pointer du doigt les non-dits. Pudeur oblige, l’agression de Ranah (Taraneh Allidousti) est ellipsée, ce qui fait planer doutes et interrogations dans la tête du spectateur comme dans celle du mari (Shahab Hosseini). Pour dénoncer sans choquer, le scénariste use de multiples jeux de mise en scène et de parallèles dramaturgiques qui se répondent et s’imbriquent tout au long du film. Comme la culture est chère à Asghar Farhadi, il l’utilise à profusion comme arme de reconstruction massive. Les fondations du couple s’effritent comme celles de l’immeuble qu’ils ont dû quitter, mais les représentations qu’ils donnent de la pièce d’Arthur Miller, La Mort d’un commis voyageur (elle-même reflet de la vie réelle des personnages), se poursuivent tant bien que mal dans leur petit théâtre de fortune. De même que le réalisateur essaye d’ouvrir les yeux de ses concitoyens, Emad tâche de développer un esprit critique chez les élèves de sa classe. Des leçons qui, parce qu’elles sont professées du bout des lèvres, n’ont pas toujours la portée escomptée jusqu’à rendre tièdes certaines scènes pourtant poignantes. Mais si Le Client n’est pas exempt de défauts, il a le mérite de mettre en lumière les conflits inaudibles d’une société prise en étau entre la bienséance – souvent artificielle – de ses aînés et le désir d’émancipation de sa jeunesse.
Le Client, de Asghar Farhadi, avec Shahab Hosseini, Taraneh Allidousti, Babak Karimi et Mina Saditi. Durée : 2h03. Prix du scénario et prix d’interprétation masculine pour Shahab Hosseini à Cannes 2016. Sortie en salles le 9 novembre 2016.
