DiCaprio : nouveau candide

Avant La Plage déjà, il était entendu que DiCaprio était d’une trempe à part. Un ovni qui s’est vite senti étriqué dans ses costumes de héros proprets pour midinettes. Presque libératrice, sa version d’un Robinson Crusoé sous acides devant la caméra de Danny Boyle bouscule son image, et avec elle celle de tout un mythe américain.

A voir jouer DiCaprio aujourd’hui, on en oublierai presque le temps où sa gueule d’ange était son arme de prédilection. Il est loin le temps du petit Luke Brower de Quoi de neuf docteur?. Si cette sitcom ne vous dit rien, allez toujours jeter un oeil au visage poupon de l’ado DiCaprio. Aujourd’hui, le monstre soon to be sacré n’a rien perdu de son angélisme lorsqu’il milite avec entrain en faveur de l’écologie et du développement durable. Porte-parole désormais connu, il a parfois tenté de faire passer son engagement dans ses films. Mais à la différence d’un Into the Wild (Sean Penn), La Plage distord la réalité du terrain, présentant une version fantasmagorique des lieux paradisiaques qui servent de décors à l’intrigue. Devant les caméras de Danny Boyle, la Thaïlande se mue en plaque tournante de « spring breakers » et d’aventuriers en quête de l’Eldorado. Au choix, on y boit du sang de serpent à l’abri de motels miteux, ou on bien on coupe à travers champs (de cannabis) pour accéder à la plus belle crique du monde. Le message supposé utopiste de La Plage souffre de ses traits grossiers. Une maladresse qui n’affaiblit pourtant pas le jeu magnétique de son héros. De même que son personnage change de peaux, incarne plusieurs points de vue, DiCaprio finit d’amorcer sa mutation et révèle au grand jour sa candeur assassine.

Les avatars DiCaprio

Avec La Plage, DiCaprio pose les bases de son émancipation en cassant son image de beau-gosse international. Pour la première fois à l’écran, il dévoile aux spectateurs failles et aspérités, incarnant un personnage plus complexe que les rôles de Don Juan qu’on lui attribuait volontiers. Avec Richard, DiCaprio amorce sa transition vers un héros plus « roots », plus bestial. La métamorphose se devine d’abord à travers sa dégaine peu soignée et sa posture nonchalante d’américain moyen. Débraillé et coiffé en brosse, l’acteur ose prendre les apparats de l’aventurier lambda des temps modernes, quitte à écorcher son légendaire sex-appeal. Comme l’idée du bonheur qu’il revendique, dans La Plage, l’aura de DiCaprio se situe ailleurs. Guidé par le propos du film, l’acteur fait rimer présence avec performance. Encore juvénile, son visage se pare pourtant d’une nouvelle gravité. Ses sourcils se froncent, sa bouche se contorsionne, laissant découvrir les stigmates de son évolution naissante. En même temps que son personnage, DiCaprio prend conscience des vices de l’âme humaine, de la folie de ses désirs insatiables. Cynique à son arrivée en Thaïlande, Richard reprend goût au rêve lorsqu’une mystérieuse carte lui tombe entre les mains. Une fois lové dans son idylle, celle-ci se transforme peu à peu en cauchemar dont il devient tour à tour spectateur impuissant et acteur volontaire. Au delà du scénario et de l’utopie version Boyle, c’est cette dualité du héros conjuguée au nouveau souffle de jeu de DiCaprio qui donnent à La Plage sa meilleure force de frappe.

Transition oblige, l’acteur n’est pas exempté de tous ses atours romantiques puisqu’il prend le temps de tomber sous le charme de la petite frenchy (Virginie Ledoyen), qu’il embrasse amoureusement à l’occasion d’un bain de minuit étoilé. Mais à la différence d’un Jack Dawson ou d’un Roméo Montaigu, Richard – tout court, comme pour marquer son universalité – ne s’arrêtera pas à la jeune fille en fleurs. Il se laisse séduire par Sal (Tilda Swinton), leadeuse charismatique et manipulatrice. Une incartade qui annonce la mue de son personnage d’homme sensible à bête sauvage. De basculements idéologiques en basculements émotionnels, La Plage fait voyager le spectateur à travers la galerie des masques portés par son acteur principal. Expatrié en quête de sensations fortes, amoureux transi, tueur de squale, combattant rebelle puis voyageur apeuré : DiCaprio change de visages au rythme des actes qui s’enchaînent. Il incarne à lui-seul la trame du récit, allant jusqu’à en occulter son propos engagé et pseudo-philosophique.

Un héros entre candeur et fureur

Pourquoi candide DiCaprio? Parce que son rôle dans La Plage, aussi captivant que dérangeant n’est pas seulement un tournant dans son jeu d’acteur. Derrière le mythe DiCaprio, il y a aussi un engagement, une volonté d’apporter un message. Si celui de Danny Boyle est moins subtil que ceux de ses films suivants (mis à part Blood Diamond en 2007), la tentative de morale philosophique reste louable. La Plage a ce mérite d’exposer, quand bien même vulgairement, certains paradoxes de la nature humaine. Sorte de conte pour adultes, il nous confronte aux limites de nos envies d’ailleurs et de nos illusions en nous plaçant dans le corps et l’esprit de DiCaprio. Lorsqu’il se bat contre lui-même dans cette jungle jusqu’à l’hystérie, l’acteur nous représente dans nos propres contradictions. Il lève le voile sur l’illusion du mythe de conquête, de liberté et d’abondance. Rien de nouveau sous le soleil, cependant DiCaprio réussit à donner une esthétique singulière à ces vieilles rengaines lyriques. Parmi elles, il y a la fameuse loi de Hobbes qui nous trotte encore tous en tête : « l’Homme est un loup pour l’Homme ». C’est sans doute le concept le mieux mis en image dans le film, bien plus que celui du « meilleur des mondes possibles » voltairien que Danny Boyle prétendrait mettre en scène. Le réalisateur vise juste lorsqu’il dénonce la violence exercée est plus dure encore à l’intérieur de l’Eden qu’à ses abords, pourtant habités par des trafiquants armés jusqu’aux dents. En voulant vivre le plus paisiblement possible, ils retournent finalement à leur bestialité primaire. Une maxime dont DiCaprio se veut l’étendard lorsqu’il nous dévoile son côté obscure, et le notre. Un côté qu’il embrasse avec brio pour la suite de sa carrière lorsqu’il finit par exceller dans les rôles de méchants, qui en disent toujours plus longs. Malgré tout, le nouveau chouchou de Martin Scorsese a su conserver la candeur de ses débuts. Lorsqu’il interprète Jordan Belford dans Le Loup de Wall Street, le pied de nez à la finance en sous-texte n’en est que plus jubilatoire. L’ex enfant-star a perdu son air d’enfant naïf mais a su gagner en ardeur. Il incarne un nouveau mythe romantique, plus cynique car en phase avec son époque. Cette ambivalence familière est sans doute ce qui en fait l’acteur le plus doué de sa génération. Petit Léo est devenu grand DiCaprio.

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