Eli Roth : gore & fun

Mis à part ses quelques champions incontestés (Hitchcock, Craven, Cronenberg, Lynch), le film d’horreur et/ou d’épouvante souffre d’une mauvaise réputation tenace. Boudé par la critique, les trophées et le public, on lui reproche pêle-mêle ses scénarios répétitifs, son suspense mal contrôlé, ses dialogues creux et ses jeux d’acteurs plats. Des défauts qui lui ont valu d’être la cible d’un genre parodique dont Scary Movie (remake de Scream) est sûrement le meilleur emblème. Mais certains, comme Eli Roth, défendent le genre envers et contre tout. Car ce serait une grave erreur de le résumer à sa liste de nanars du genre, ou même de considérer le film d’horreur comme une sous-catégorie cinématographique. Il n’est pas question de le réduire à ses nombreux groupes de spring breakers luttant pour leur vie au milieu des bois. Et encore, même ce récit catastrophe a connu ses heures de gloire…

Le début de l’épidémie Roth

En 2002, Eli Roth en propose une version marquante avec son premier long-métrage : Cabin Fever. Bien que truffé d’incohérences et de clichés, ce film a reçu à l’époque un accueil chaleureux. Le scénario est plutôt maigre : un groupe de jeunes va fêter la fin de l’université dans un chalet en forêt et se retrouve piégé alors qu’une épidémie fulgurante, rongeuse de peau, se propage à vitesse grand V. Malgré tout, l’ingéniosité du réalisateur à faire lutter ses protagonistes contre un ennemi impalpable donne le ton. Les plans, les décors et les seconds rôles sont soignés et produisent une atmosphère pesante, sinon effrayante. Pionnier du courant épidémo-apocalyptique, Eli Roth fait partie de ces petits malins qui ont élu le virus au titre de héros de l’horreur. Entouré de Tarantino à la production et du compositeur attitré de Lynch, Angelo Badalamenti, Cabin Fever séduit par son sens de l’esthétisme et son humour grinçant. Content de son succès, Eli Roth est vite reconnu comme un pro du huis clos sanglant capable de mettre en lumière les pires vices et peurs de l’homme moderne. Perte de contrôle, isolement, contamination, sauvagerie et égoïsme primaires : voilà les thèmes favoris de celui que Hollywood reconnaît aujourd’hui comme le maître du gore.

Civilisation en perdition

Exit le teen-movie avec Hostel (épisode I en 2005). Eli Roth monte encore d’un cran en mettant toujours la chaire humaine à rude épreuve à renforts de scies, tronçonneuses et autres scalpels. La trilogie (dont Eli Roth écrit et réalise les deux premiers avant de produire l’épisode final) donne vie aux pires fantasmes sadiques. La torture s’y monnaye et elle rapporte gros. Encore une fois, le réalisateur expose des corps vigoureux pour mieux les punir et les profaner. Hostel, c’est cette enseigne qui indique l’entrée d’une auberge de jeunesse abritant les communautés de baroudeurs venus du monde entier. Devant la caméra d’Eli Roth, l’espace se transforme en lieu de perdition, sorte de buffet international à la disposition des grandes fortunes en mal de vengeance. Difficile de regarder ses films sans avoir un tant soit peu le goût de l’hémoglobine (le tournage de Hostel a nécessité 570 litres de faux sang). Point de suggestion ici : tout est montré, en prenant soin de déculpabiliser le spectateur qui ne détourne pas le regard. Mais surtout, Eli Roth délivre un message cynique sur une société où tout est permis à condition d’y mettre le prix. Une société qui n’a de civilisée que sa partie émergée tandis que tous les détraqués œuvrent à l’abri des regards. Dans Hostel, Eli Roth situe cette part d’ombre en Europe de l’Est, berceau de l’imaginaire américain en matière de dépravation. Et ça fonctionne : avec un budget à peine plus élevé que Cabin Fever, Hostel se place en tête du box office américain. Marquée par l’étiquette « torture-porn », la saga a aussi suscité son lot de controverses. L’ultra-violence et le trash, le tout enrobé dans de séduisantes enveloppes charnelles : la recette fait autant vendre (la saga Saw suivait la même trajectoire) qu’elle fait réagir ses détracteurs.

À gorge déployée

Mais ce qui caractérise le plus Eli Roth, c’est sa faculté à rendre ce trash comique. Chacun de ses films est teinté d’une touche d’humour délicieusement cynique. Dans Cabin Fever, il fusille la notion de happy-ending à coups de gags morbides auxquels vient se superposer le son d’un générique entraînant. Le réalisateur a notamment prouvé son sens de l’humour noir dans le Inglorious Bastards de Quentin Tarantino dont il réalise l’extrait du faux-film de propagande nazi : Stolz Der Nation. Dans cette production fictive du 3e Reich, un sniper allemand planqué en haut d’une tour massacre un à un les ennemis du régime, impuissants. Cruel et satirique, ce film résume bien le travail de Eli Roth. Drôle sans jamais verser dans la complaisance, il se plaît à mettre en scène l’atrocité sous toutes ses formes. Même dans les cas où ils sont pétris de bonnes intentions, ses personnages finissent par dévoiler leurs bas-instincts. Dans The Green Inferno (sorti uniquement en VOD en 2014), c’est une cause humanitaire qui guide un groupe de jeunes dans la gueule d’une tribu cannibale au cœur de l’Amazonie. Eli Roth montre les deux facettes en prenant soin de faire triompher le Mal, point d’horreur autrement. Intéressants, ses films souffrent pourtant d’une grotesquerie malhabile, presque lassante, y compris pour le spectateur féru de jeux malsains et de giclées de sang. Dans son dernier film, Knock Knock, Eli Roth choisit de s’aventurer en terrain connu en revisitant le génial Funny Games de Michael Haneke. Point d’hémoglobine à outrance cette fois-ci : le gore physique laisse place à un gore psychologique et érotique, et sa victime s’appelle Keanu Reeves. Si l’on peut reconnaître l’audace de braquer sa caméra sur le tabou des relations avec mineures, l’ensemble du film s’avère plutôt décevant, n’affrontant jamais vraiment son sujet. Miroir (trop) grossissant des pulsions masculines comme de l’hystérie féminine, Knock Knock tient plus de la caricature que du thriller véritable. Malgré tout, Eli Roth a le don d’allécher son spectateur et a réussi à se distinguer en humanisant l’horreur. Quoi de plus effrayant que de savoir que le pire monstre d’entre tous, c’est nous-même?

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