C’est sur cette chanson pleine d’espoir et d’optimisme que Pierre Jolivet choisit de clôturer son dernier film. Des paroles qui ne peuvent pas mieux détonner avec l’ambiance très sombre de Jamais de la vie. Dans le décor d’une banlieue parisienne, le réalisateur nous rend témoin du règne d’une misère sociale ordinaire. Chômage, exclusion, discrimination : des thèmes ressassés depuis plusieurs années par le cinéma social mais qui trouvent ici un écho intéressant sous la forme d’un polar épuré et bien ficelé. Messager de ce cri engagé, Olivier Gourmet nous offre en prime l’un de ses plus beaux rôles.
Il interprète Franck, la cinquantaine, ancien ouvrier et délégué syndical contraint de troquer son mégaphone pour un uniforme de gardien de nuit dans un centre commercial. Mis au ban de la société, il se laisse aller à une routine triste et solitaire. Entre petites combines et grandes désillusions, la vie de Franck se partage entre un job ennuyeux, des visites infructueuses au Pôle emploi et des rasades de whisky pour faire passer le tout. Un jour, il décide d’enquêter sur les rondes suspectes d’une voiture dans son quartier. Ce qu’il découvre l’oblige à faire un choix : continuer de faire profil bas et accepter son avenir morose ou se rebeller contre une société qui le tue à petit feu.

Ce que cherche à capter Pierre Jolivet, c’est l’ennui. Exercice difficile au risque d’endormir son propre spectateur, ce dernier y parvient grâce à une mise en scène très communicative.
L’incident déclencheur est tardif mais efficace. Le basculement de l’état d’esprit du héros guide celui du film, du drame social vers le polar. Outre la dernière demi-heure où tout s’accélère, la caméra s’attarde sur les détails (des visages, des gestes, des discours). Elle nous présente progressivement, et sans pathos, les fragments de la vie d’un homme en déroute. Ce que cherche à capter Pierre Jolivet, c’est l’ennui. Exercice difficile au risque d’endormir son propre spectateur, ce dernier y parvient grâce à une mise en scène très communicative. Si l’action épurée n’offre que de rares rebondissements, son rythme lent participe d’autant plus à la noirceur et à l’angoisse ambiantes. Plus celle-ci progresse et plus le spectateur prend conscience de l’étau qui se referme sur le personnage principal. Aucune place n’est laissée à l’éclaircie. Le monde de Franck ne s’observe qu’à la lumière artificielle des lampadaires de son parking nocturne et des néons blafards de sa salle de bain. Quant au soleil, il ne passe qu’à travers les rideaux fermés de son studio miteux. Sujet d’une métaphore filée, la lumière (ou plutôt son absence) se rend actrice du récit en le plongeant dans un climat maussade. De la même manière, les vrais acteurs gravitent au compte-gouttes autour du héros et présentent autant de révélateurs de sa chute programmée. Avec des rôles qui n’ont de secondaires que le nom, Valérie Bonneton, Marc Zinga, Julie Ferrier et même Bénabar (surprenant d’authenticité) apportent chacun une consistance pertinente au scénario.
Fresque populaire qui nous rappelle celles de la narration dardenienne, dont Olivier Gourmet est le comédien fétiche (Rosetta, L’enfant, Le Gamin au vélo, Deux jours, une nuit), Jamais de la vie dépeint une réalité sociale alarmante, sans complaisance. Bien que très pessimiste, le film porte cependant la marque d’une profonde humanité. Il dévoile avec tendresse la complexité de l’individu lambda : son désir de révolte comme son extrême fragilité, son amertume face à une vie qui ne fait pas que des cadeaux mais aussi son besoin intrinsèque de solidarité. Comme souvent chez Pierre Jolivet, l’homme moderne a quelque chose d’héroïque. Mais dans Jamais de la vie, c’est bien le seul réconfort qu’il nous laisse.
Jamais de la vie, de Pierre Jolivet, avec Olivier Gourmet, Valérie Bonneton, Marc Zinga, Julie Ferrier et Bruno Bénabar, Durée : 1H35, Distribution : ANGA Productions, Sortie le 8 avril 2015.
