La comédie coenienne : portrait fragmenté d’un humour déjanté

Si le rire est le propre de l’Homme, faire rire ne l’est pas. L’humour des Frères Coen puise sa force dans une subtile combinaison des registres comiques. De situation, de répétition, de mots et de mœurs : ses traits sont multiples et s’observent à la loupe. Partisans d’un cinéma indépendant tout en multipliant les hommages à la comédie hollywoodienne de la première heure (Frank Capra, Howard Hawks, Billy Wilder), le tandem dynamite joyeusement les symboles d’une société américaine mal dans ses baskets.

Le charisme des losers

Le gentil héros bien sous tout rapports n’est en fait jamais drôle. Les Frères Coen le savent et tirent le portrait de gentils losers malmenés par l’Oncle Sam. Ingénus ou parfaitement idiots, leur simplicité d’esprit leur confère une aura remarquable. Comment ne pas s’attacher à Hi, multi-récidiviste au grand coeur (Nicolas Cage dans Arizona Junior) ou ne pas avoir envie de boire quelques White Russians en compagnie du Dude (Jeff Bridges dans The Big Lebowski)? Au fil des situations rocambolesques qu’ils se voient affronter, on rit aussi bien de ces anti-héros à l’excentricité redoutable que l’on ne rit avec eux. Rarement solitaires, ils sont entourés d’une bande d’acolytes, pas plus futés, toujours prêts à les suivre où qu’ils aillent, et de préférence n’importe où. Tout aussi travaillés, les seconds rôles deviennent parfois aussi cultes que les premiers (comme le Jesus de John Turturro dans The Big Lebowski). Joyeux fauteurs de troubles, bandits à la petite semaine et escrocs en tous genres, les personnages des Coen sont les devantures idéales de leurs griefs.

La satire de la société américaine

Le rire coenien est subtil, même lorsqu’il est gras. Moins graveleux que peuvent l’être ceux (tout aussi drôles) des Frères Farrelly (Dumb and Dumber, Mary à tous prix), les gags des Frères Coen misent sur leur intelligence critique. Derrière la désinvolture de certains d’entre eux se cachent tout autant de satires sociales sur les valeurs fondatrices de l’American way of life. A chaque comédie, ses têtes de turc. Dans Le Grand Saut (1994), les Coen s’en prennent aux aberrations d’un système capitaliste prêt à tout pour ne pas s’écrouler et à celles d’une presse aux abois du moindre scandale. Lorsqu’ils s’essayent au film d’espionnage avec Burn After Reading (2008), leur équipe de bras cassés questionne avec fracas la compétence des services secrets américains. Ils y critiquent également le grand marché des relations amoureuses sur Internet. Même lorsqu’ils réalisent une comédie romantique, Intolérable Cruauté (2003), ils s’arrangent pour tacler le fameux dilemme entre richesse solitaire et passion frugale. Ils y montrent aussi le ridicule procédurier des avocats. Les Coen n’épargnent aucune institution : le mariage (O’Brother), la roublardise des politiciens (Charles Durning dans O’Brother), l’adoption (Arizona Junior), la réussite sociale (Le Grand saut, The Big Lebowski), l’argent (Ladykillers) etc. Tout y passe et trépasse sous les assauts hilarants des Coen.

Une langue bien pendue

Les Coen sont des amoureux des mots et l’affichent dans des dialogues aussi fluides que soignés. Qu’elles soient pleines de bons sens ou qu’elles débitent des absurdités, les répliques s’enchaînent et se conjuguent magistralement pour un résultat des plus jubilatoires. Chaque comédie présente son jargon et son sens de la répartie. Jeux de mots, sous-entendus ou quiproquos : la langue est manipulée à l’infini. Parfois, les phrases sont répétées jusqu’à devenir rengaines. On finit aussi par vouloir crier « Shut up Donny! » aux côtés de Walter Sobchak (hilarant John Goodman dans The Big Lebowski) dès que le pauvre diable ouvre la bouche. Parfois aussi, la parole est prétexte à la rime et à la musicalité. Dans Intolérable Cruauté, les calembours sont débités à la manière de slogans. « Only love is in mind when the Massey is signed » comme dirait George Clooney (alias Miles Massey) dans son rôle d’avocat mégalomane spécialisé dans les divorces à haute valeur ajoutée (le « Massey » baptisant aussi l’inattaquable contrat prénuptial du film). Une verbe en folie qui sert enfin les descriptions les plus cocasses. Lorsque le personnage de Frances McDormand dans Burn After Reading fait son autoportrait, le ton est donné : « I have limited breasts, a ginormous ass and I have this gut that swings back and forth in front of me like a shopping cart with a bent wheel ».

Au diable les apparences

En plus de jouer avec les mots, les Frères Coen manipulent les corps. Dans leur galerie de portraits, la plupart sont volontairement enlaidis. Quand Frances McDormand se plaint à son chirurgien esthétique (cf la citation ci-dessus), la caméra des Coen inspecte son visage sans le moindre scrupule. Dans la comédie coenienne, les personnages grimacent, hurlent à tue tête (cf. l’évasion de John Goodman et de William Forsythe dans Arizona Junior) et piquent des crises. Rien n’est fait pour les mettre en valeur. Normal, la tyrannie de l’apparence est un vice décrié par les réalisateurs. Leurs miroirs grossissants sont là pour contrer ceux, vaniteux, d’une société qui se regarde le nombril. Lorsque les deux compères de Arizona Junior s’extirpent d’un tunnel plein de boue, leur premier réflexe est d’aller se refaire une beauté dans les toilettes d’une station service. Les Coen se moquent de leurs personnages en mettant en scène leurs manies superficielles. George Clooney par exemple affiche une obsession à chacun de ses rôles : dans O’Brother, il est à la recherche de sa pommade gomina alors que dans Intolérable Cruauté, il passe tout son temps à reluquer ses dents. L’anatomie est tournée au ridicule pour mieux déformer les normes sociales qu’elle reflète (cf. les suicides ratés des hommes d’affaires s’écrasant contre la vitre dans Le Grand Saut). Sous la paternité spirituelle des maîtres de l’absurde parmi lesquels Franz Kafka et Samuel Beckett, les Coen placent l’absurdité au centre de la condition humaine.

Derrière la désillusion, l’innocence

Les Frères Coen sont de grands enfants qui racontent des histoires d’adultes. Leurs comiques de service, aussi naïfs soient-ils, appellent davantage à l’empathie qu’à la moquerie cynique. Avant d’être ahuris, ce sont avant tout des rêveurs invétérés. Le songe et le fantasme sont très présents (ceux du Dude dans The Big Lebowski frôlent le psychédélisme) et s’imposent comme des éléments essentiels de la narration humoristique des Coen. Derrière le cynisme de leurs bouffonneries, on devine leurs élans romantiques et leurs espoirs d’une fin heureuse cf. le rêve émouvant final d’Arizona Junior.

Preuve de cet idéalisme, leurs comédies sont peuplées de femmes fortes, indépendantes et libres. Redoutable Marilyn dans Intolérable Cruauté (Catherine Zeta-Jones), forte-tête Holly Hunter dans Arizona Junior (Edwina McDonnough), passionnée Maud Lebowski dans The Big Lebowski (Juliane Moore), espiègle Amy Archer dansLe Grand Saut (Jennifer Jason Leigh), patibulaire Linda Lizke dans Burn After Reading (Frances McDormand) : la liste est longue… Face à elles, les hommes font pâles figures et se laissent portés par la vie. A travers cette inversion caricaturale des rôles hommes/femmes, les Coen avouent deux choses : leur sens de l’autodérision sans borne et leur vision désabusée limitée.

La comédie, clin d’oeil et hommage

Pour les Coen, le rire est histoire de suggestions et de clins d’oeil. Références à leurs propres films ou hommages aux réalisateurs qu’ils respectent (la première scène de Intolérable Cruauté fait résonance au Mulholland Drive de David Lynch), ils s’amusent à en faire les signatures de leurs scénarios, laissés à la discrétion des spectateurs les plus aguerris.

Hommages au loufoque de la comédie hollywoodienne (la screwball comedy) et au burlesque dérivé de la commedia dell’arte (le slapstick), cf. le Dude qui n’arrête pas de se faire taper dessus dans The Big Lebowski, l’humour coenien se réinvente sans cesse quitte à s’éparpiller par endroits. Le dernier volet de leur « Trilogie des idiots », Hail, Cesar!, (après O’Brother et Intolérable Cruauté), est attendu pour début 2016 et s’annonce comme la suite logique de leur fresque parodique made in USA.

Top 5 des séquences les plus drôles :

1 – Le rêve du Dude sur Just Dropped In de Kenny Rogers dans The Big Lebowski
2 – La mise sur le marché du hula-hoop dans Le Grand Saut
3 – La répétition du déchirement du contrat prénuptial dans Intolérable Cruauté
4 – Le kidnapping du bébé à l’intérieur de la chambre des quintuplés dans Arizona Junior
5 – Le meurtre de Chad (Brad Pitt) par l’agent secret interprété par George Clooney dans
Burn After Reading

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