A la vie : la force de l’après

On ne compte plus les films sur la déportation qui nourrissent un intarissable “devoir de mémoire”… A la vie sort du lot par bien des aspects. Jean-Jacques Zilbermann s’intéresse à « l’après », ce moment de grâce que l’on ne raconte (presque) jamais. Quelques minutes d’introduction sur l’enfer des camps et sur la tristement célèbre marche de la mort, puis c’est un hymne qui est fredonné jusqu’à la fin. Si l’équation de la légèreté avait déjà été posée par La Vie est belle de Roberto Benigni, A la vie en propose une nouvelle alternative. Sur le registre de l’intime, le film apporte un angle nouveau et inédit à un sujet qu’on pensait épuisé.

Hélène, Lili et Rose se sont rencontrées à Auschwitz et perdues de vue à la libération. Elles se retrouvent quinze ans plus tard à Berck-Plage, station balnéaire reconstruite après la guerre. Le temps d’une semaine, elles se confrontent à leur passé et réalisent que le numéro qui orne leur avant-bras n’est pas la seule trace que leur a laissé ce calvaire. Ensemble, elles rient, pleurent, entonnent des chants yiddish, dansent le twist et réapprennent à vivre. Mi-fiction, mi-documentaire, le film puise sa force dans un entre-deux bien orchestré. Les frontières entre le témoignage et l’imaginaire coexistent sans jamais se brouiller. Couleurs vives, rock n’ roll, maillots de bain deux pièces et idéaux communistes : le décor soigné nous plonge sans retenue dans la France des sixties. Mais au-delà des couchers de soleils et des idylles de vacances, le réalisateur tisse le fil des souvenirs d’une époque plus sombre. Derrière la libération des moeurs se trame celle de ces survivantes qui peinent à s’émanciper de leur propre passé. Difficile de ne pas « faire le service après-vente d’Auschwitz », comme dirait l’une d’elles. La formule est cocasse ? Tant mieux, c’est fait pour. Ce qui frappe dans A la vie, c’est cette capacité à jongler sans peine entre drame, humour et autodérision. Une liberté prise avec le sujet qui s’explique par son caractère biographique, puisque le réalisateur nous conte le retour à la vie de trois femmes, dont sa propre mère. En résulte un film en forme d’hommage poignant, parfois dérangeant, toujours émouvant.

Chaque réplique, chaque plan, chaque action admet un dénominateur commun : une rage de vivre qui éclipse tout le reste.

Ni comédie, ni mélodrame, A la vie est un jeu de contrastes tout en nuances. Chaque réplique, chaque plan, chaque action admet un dénominateur commun : une rage de vivre qui éclipse tout le reste. Ici, la rage a trois visages. Julie Depardieu est la plus présente à l’écran, mais c’est bien la synergie du trio qui happe l’attention. La complicité de Julie Depardieu (Hélène), avec Johanna Ter Steege (Lili) et Suzanne Clément (Rose), est d’un naturel déconcertant. Française, hollandaise et canadienne comme leurs personnages, comme destinées à jouer ensemble, les trois femmes sédimentent un film authentique. A la vie contribue en effet à rafraîchir la mémoire des nouvelles générations encore aux prises d’un lègue difficile à porter avec une légèreté audacieuse. En général plus enclins à exalter la résistance face à l’envahisseur (La Liste de Schindler, Les Hommes libres, Les Femmes de l’ombre), à dépeindre les heures sombres du conflit (La Rafle, Amen, La Vie des autres) ou à se concentrer sur les champs de batailles (Il faut sauver le soldat Ryan, Pearl Harbor, Mémoires de nos pères), les films sur la seconde guerre mondiale explorent souvent la question du repentir avec didactisme. Plus rares sont ceux qui, sans visée historique, sont le moyen de délivrer une version plus intime, plus humaine aussi, pour mieux dire les stigmates d’un cataclysme indélébile. Voilà une saine variation.

A la vie, de Jean-Jacques Zilbermann, avec Julie Depardieu, Johanna Ter Steege, Suzanne Clément, Hippolyte Girardot, Mathias Mlekus, Benjamin Wangermée. Durée : 1h44. Sortie en salles : 26 novembre 2014.

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