Vie sauvage : ode à mère nature

Certains disent que pour vivre heureux, il faut vivre cachés. D’après Vie sauvage, la meilleure planque, c’est la nature. Dix ans près Roberto Succo, Cédric Kahn s’essaye une nouvelle fois à l’exercice ardu du fait divers, en adaptant à l’écran l’incroyable cavale d’un père et de ses deux fils à travers la France. Entre drame familial et plaidoyer anti-système, Vie Sauvage fait le grand écart pour dire à la fois l’amour fou d’un père marginal et la souffrance d’une mère privée de ses enfants pendant onze ans. Vie sauvage nous plonge dans une aventure humaine, touchante par sa singularité, même si certaines incohérences fragilisent la force du récit.

Le père, c’est Paco (Mathieu Kassovitz) : queue de cheval, boucle d’oreille et barbe fournie, il répugne le conformisme d’une vie en appartement et les futilités de la société de consommation. La mère, c’est Nora (magnifique Céline Sallette) : hippie reconvertie que les valeurs de nomadisme et de frugalité ont fini par insupporter. Dans l’idée d’offrir à ses fils une vie meilleure, elle se réfugie avec eux chez ses parents. Incapable d’obtenir la garde de ses fils, Paco part en vacances avec deux d’entre eux et décide de les garder jusqu’à ce qu’une décision judiciaire lui soit favorable. Qui dit histoire vraie, dit choix de perspective. Malgré une volonté d’impartialité, le réalisateur préfère s’attarder sur la vie des trois fugitifs : rencontres, magouilles, rites de passage. Vie sauvage se partage ainsi entre les premières années de cavale et l’ultime période de fugue avant l’arrestation. Rythmé par l’évolution des enfants en milieu naturel, le récit suit leur parcours initiatique à travers champs, montagnes et rivières. Oreille percée comme papa et cheveux longs pour ne pas rentrer dans la norme (la coupe des cheveux revient à plusieurs reprises comme passage symbolique d’un monde à l’autre), les deux frères profitent d’abord avec innocence de leur nouvelle vie. Mais à l’heure de l’adolescence, tout ce complique : la liberté devient contrainte, le mensonge remplace le jeu et l’innocence se mue en rébellion.

La transposition du fait-divers pose la question de la quête frénétique de liberté

L’enchaînement est brutal. Si l’ellipse est évidemment attendue pour une action s’étalant sur douze ans, la fluidité n’est pas au rendez-vous. L’effet de contraste est si prégnant qu’il en devient caricatural. Héroïque la veille, le père se réveille en has been rabat-joie. Comme le scénario, les dialogues sont souvent simplifiés à l’extrême comme dictés par un prompteur invisible. Sûrement soucieux de ne pas s’écarter d’une réalité encore sensible, Vie sauvage nous présente les faits et rien que les faits. Heureusement, ces maladresses sont compensées par un casting d’acteurs impeccable. Mathieu Kassovitz semble d’ailleurs né pour le rôle… Quant à Céline Sallette, ses quelques apparitions à l’écran suffisent à nous donner des frissons (comme toujours). Coeur du film, les quatre acteurs qui interprètent les enfants (enfants, puis ados) favorisent la crédibilité de l’action sur la durée. Souvent prétexte à des films survivalistes (Seul au monde, Into the Wild, 127 heures) et apocalyptiques (La Route, Le Jour d’après, 2012), dans Vie sauvage, la nature incarne le rôle d’une mère bienveillante, remplaçant celle perdue. Filmée sans artifice et caméra au poing, elle devient complice de l’idéal prôné par les héros, mais se mue en cage dorée à l’heure des premières amours et des envies d’ailleurs.

A partir du témoignage co-écrit par ceux qui l’ont inspiré, Vie Sauvage offre donc une belle tribune à un sujet de société des plus actuels. Sur fond de drame familial et d’enquête judiciaire, la transposition du fait-divers pose la question de la quête frénétique de liberté. La tragédie, qui initie le film de façon abrupte avec la scène de rupture du cocon familial, ferme aussi la marche lorsque tombe le couperet de la justice. Auparavant promise par la société moderne, la liberté ne serait-elle qu’une utopie ? La question reste en suspens.

Vie sauvage. Réalisé par Cédric Kahn; avec Mathieu Kassovitz, Céline Sallette, David Gastou, Sophiane Neveu, Romain Depret, Jules Ritmanic; genre : drame; nationalité : français; durée : 1h46; distribution : Le Pacte. Sortie le 29 octobre 2014.

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